Les coopératives dans la réalité : Témoignages de leurs membres
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Crédit photo : Daniel MUCHOMBERO |
Dans les collines verdoyantes du Kivu, les coopératives agricoles, maraîchères, caféières et d’épargne se multiplient. En théorie, elles représentent une promesse d’autonomisation, de croissance économique et d'inclusion sociale. Mais que disent réellement les membres de ces structures ? Une équipe de notre rédaction est allée à la rencontre de plusieurs coopérateurs dans les territoires de Nyiragongo, Rutshuru et Masisi, pour recueillir leurs témoignages de terrain sur les bénéfices, les espoirs, mais aussi les frustrations liés à leur engagement coopératif.
"Avant la coopérative, je vendais au marché à perte…"
Florence, 42 ans, mère de cinq enfants, membre de la coopérative maraîchère "Twirwaneho" à Nyiragongo, explique :
"Avant, je vendais seule mes légumes. Les prix étaient bas, les acheteurs nous trompaient, et il n’y avait aucune coordination. Aujourd’hui, avec la coopérative, nous négocions ensemble les prix, nous avons une caisse commune pour les intrants, et même un petit entrepôt de conservation."
Depuis son adhésion en 2022, elle affirme avoir doublé ses revenus mensuels, et a pu scolariser deux de ses enfants grâce à la stabilité obtenue. Mais elle signale aussi un défi :
"On manque encore de formation sur la gestion, et les jeunes ne s’engagent pas assez."
IFAD – Cooperatives Empowering Rural Women
https://www.ifad.org/en/web/latest/-/cooperatives-empowering-women
Des bénéfices… mais un accès au crédit toujours difficile
À Masisi, la coopérative agricole "Maendeleo Yetu", forte de 130 membres, produit du maïs, des haricots et de la pomme de terre. Kambale, trésorier de la coopérative, insiste :
"Nous avons amélioré notre productivité grâce aux semences améliorées. Mais pour acheter un tracteur ou agrandir nos silos, il nous faut un crédit, et les banques demandent toujours des garanties que nous n’avons pas."
Le manque d’accès au financement demeure une barrière majeure au développement des coopératives rurales, même lorsqu’elles sont bien organisées. Certaines ont tenté le microcrédit via PAIDEK ou COOPECs, avec des résultats mitigés : taux d’intérêt jugés élevés, remboursements difficiles en cas de mauvaise saison agricole.
FinDev Gateway – Rural Finance Challenges in Africa
https://www.findevgateway.org/blog/2021/07/rural-finance-and-agricultural-cooperatives
Des espaces d'inclusion et de transformation sociale
Pour Zawadi, 27 ans, membre de la coopérative féminine "Umoja wa Mama" à Goma, la coopérative n’est pas seulement un outil économique :
"C’est ici que j’ai appris à gérer un groupe, à parler en public, à organiser une réunion. La coopérative m’a donné confiance. Avant, je ne m’imaginais pas leader."
Des coopératives, notamment féminines ou jeunes, ont permis une prise de parole inédite des femmes dans des contextes ruraux souvent dominés par des logiques patriarcales.
ONU Femmes Les coopératives rurales féminines
https://www.unwomen.org/fr/news/stories/2021/10/feature-rural-women-cooperatives-drivers-of-economic-change
Une réalité parfois éloignée des promesses
Malgré les réussites, plusieurs membres évoquent des tensions internes, des problèmes de transparence, ou une instrumentalisation politique de certaines coopératives.
Dieudonné, membre d’une coopérative caféicole à Rutshuru :
"On nous a promis un séchoir collectif et un marché d’export, mais jusqu’ici, rien. Certains leaders détournent les fonds. On perd la confiance."
Le besoin de renforcer la gouvernance interne et la redevabilité revient régulièrement dans les témoignages. Une partie des coopérateurs appelle à davantage de contrôle, de formations en gestion et de mécanismes de régulation.
ILO – Governance in Cooperatives: Key for Sustainability
https://www.ilo.org/global/topics/cooperatives/WCMS_307217/lang--en/index.htm
Conclusion : Un outil à renforcer, non à idéaliser
Les coopératives rurales autour de Goma sont un moteur réel de changement, mais leur impact varie fortement selon leur encadrement, leur gouvernance et leur accès aux ressources. Les témoignages montrent qu’elles permettent d’accéder à des opportunités auparavant inaccessibles, mais qu’elles ne sont pas une solution miracle sans soutien structurel.
Pour que les coopératives tiennent leurs promesses, il faut :
- investir dans la formation des membres ;
- créer des partenariats durables avec les collectivités locales et les ONG ;
- renforcer la transparence et la reddition de comptes internes.